jeudi 29 mars 2012

Métiers en voie de disparition – Les nattiers: Un avenir en pointillé...

 Ils sont presque tous des sexagénaires qui continuent à faire de la sparterie (activité artisanale à base de matière végétale) leur gagne-pain dans plusieurs régions tunisiennes : Nabeul, Gabès, Métouia, Mahrès, Dar Chaâbane el-Fehri, Hammamet, etc. Mais quand on parle de sparterie, on évoque les célèbres nattes  fabriquées avec les tiges du smar (joncs non séchés). Ces produits artisanaux tapissent les parterres des mosquées et les mausolées des marabouts (les zaouïas), les entrées des maisons, les banquettes des cafés maures, le soubassement des murs et des piliers, etc. D’ailleurs, certains  croyants utilisent des petites nattes (sajjadas) de forme rectangulaire ou ovale pour les cinq prières, sans oublier les couffins fabriqués avec cette matière et que plusieurs de nos concitoyens préfèrent aux sacs et aux couffins en plastique.  Nabeul et en particulier son quartier du «Rbat» est l'un des bastions de cette activité  rustique et millénaire. Reportage en plein cœur de la rue des Nattiers où une poignée d’artisans continuent à perpétuer ce métier déjà en voie d’extinction !

Daoued Mbarek, 68 ans, un des derniers artisans nattiers du côté du Rbat à Nabeul


«Par la porte ouverte, on voit dans le fond des boutiques obscures les longs châssis posés par terre avec leur chaîne en alfa ou en corde dans laquelle les joncs bariolés viennent s’emmêler. Sous les doigts agiles du nattier, commencent à naître tous les dessins multicolores, en damiers, losanges, bandes, qui font de ces travaux des œuvres rustiques encore, mais pleines de goût et de couleurs», c’est avec ces mots que l’historien Joseph Weyland décrit, en 1926, dans son livre «Le Cap-bon : essai historique et économique», les ateliers des nattiers de Nabeul.
86 ans après l’écriture de ces mots, le portrait dressé par Weyland demeure intact comme si rien n’avait changé. Ainsi, dès notre arrivée du côté du quartier Rbat dans la fameuse rue des «Nattiers», des bottes de jonc jaune, vert, bordeaux, bleu-violacé, distinguent les derniers ateliers des nattiers qui continuent à faire de la résistance. Daoued Mbarek, 68 ans, un des derniers artisans, nous raconte : «Comme vous le constatez, plusieurs ateliers (souvent attenant à la demeure du nattier - Ndlr) se sont transformés en épiceries ou en menuiseries, tandis que les autres ont été abandonnés par leurs nouveaux propriétaires (descendants d’artisans nattiers) ou vendus. Mon fils, de nos jours, rares sont ceux qui s’intéressent à nos produits. D’ailleurs, il nous arrive de passer des journées entières sans voir pointer à l’horizon un client. Nos anciens avaient raison de dire : “Le métier du pauvre donne le tapis du pauvre”. C’est un métier qui ne rapporte plus grand-chose».

Le nattier, avec l’aide de ses ouvriers ou des membres de sa famille, commençait par sécher soigneusement le jonc à l’ombre et à l’abri de la pluie pour éviter qu’il casse et pourrisse

 Le vieil homme continue : «Jadis, le travail du nattier se faisait en intégralité chez soi (à domicile) dans un atelier limitrophe à nos maisons, à condition qu’il soit humide. L’atelier était souvent une grande pièce voûtée surmontée de soupente pour démultiplier l’espace. Aujourd’hui, il ne reste que quelques ateliers qui présentent une telle architecture».
Pour ce qui est de la récolte du jonc, M. Mbarek nous donne l’éclairage suivant : «Jadis, le jonc vert (smar) se récoltait entre la mi-juin et la fin juillet dans les sebkhas et sur les bords des oueds aux environs de la ville de Nabeul. En effet, sa préparation pour le tissage nécessitait savoir-faire et grande patience. Le nattier, avec l’aide de ses ouvriers ou des membres de sa famille, commençait par sécher soigneusement le jonc à l’ombre et à l’abri de la pluie pour éviter qu’il casse et pourrisse. Ensuite, les joncs sont triés selon les teintes, la taille et le calibre pour assurer l’homogénéité de la  trame et l’unicité tinctoriale de chaque pièce. Puis le nattier s’applique à teindre les joncs de différentes couleurs afin de constituer le stock nécessaire pour l’année». Il ajoute : «Au siècle dernier, seules les couleurs naturelles d’origine végétale, généralement la garance sont employées dans la teinture du jonc. Les tons obtenus, uniquement le rouge et le noir, étaient doux au regard, résistants à la lumière et au frottement. Chaque nattier garde son secret pour réaliser des teintes qui font sa célébrité. Hélas, de nos jours, la garance est devenue rare et chère. Depuis des années, on l’a substituée par des colorants chimiques».

Au beau souvenir de nos grands-mères


De son côté, M. Yahia El-Ghoul, professeur universitaire en histoire contemporaine à l’université 9-Avril et natif de Nabeul, nous a déclaré : «En 1942, la ville de Nabeul a connu un boom dans sa production de nattes. En effet, l’armée allemande passa une grande commande pour le couchage de ses soldats et l’on introduisait la teinture chimique et d’autres couleurs par les produits de Ciba, Zondoz et Franclor. D’autre part, nos grands-mères utilisaient des nattes, couvertes de draperies immaculées, étalées au milieu des patios des maisons citadines ou sur les terrasses servant au séchage du piment, des tomates, du couscous ou d’autres denrées. Et en été, lorsque les travaux agricoles se poursuivent à la maison, la famille réunie dans la sqifa (la pièce d’entrée des maisons traditionnelles) prenait place sur les nattes pour effeuiller la corète, enfiler le piment rouge et confectionner les condiments».

Les joncs sont triés selon les teintes, la taille et le calibre pour assurer l’homogénéité de la  trame et l’unicité tinctoriale de chaque pièce

 Toutefois, selon M. Abdelaziz Ben Abda, 56 ans, propriétaire d’une société exportatrice de produits de jonc et de nattes : «Les nattes ordinaires sur chaîne d’alfa conservent la couleur naturelle, jaune doré, du jonc. Leur tissage est lâche et le décor, quand il existe, consiste en un simple jeu au niveau des croisements des brindilles de jonc ou dans l’introduction d’une ou de deux couleurs disposées le plus souvent en bandes parallèles. L’utilisation des ficelles de chanvre en remplacement des cordelettes  d’alfa a permis la création de nattes fines, au décor créatif et inspiré de celui des tapis traditionnels. Et si les nattiers fabriquent aussi des couffins, des sets de table, et des objets de sparterie divers (des étuis pour cigarettes, des paniers, des poufs et des dessous de chaises longues), chez nous, vu que la demande dépasse l’offre, on a procédé depuis des années à la fabrication de salons et d’ameublements à base de jonc sur la base des techniques qu’utilisent les nattiers.  Le tissage se fait à deux ou trois quand la natte est très large. Par exemple : pour une natte de 5 m de long et de 2 m de large, il nous faut trois jours. La dextérité et l’habileté des nattiers sont manifestes et se transmettent de père en fils ou du maître à son apprenti».

L’utilisation des ficelles de chanvre en remplacement des cordelettes  d’alfa a permis la création de nattes fines, au décor créatif et inspiré de celui des tapis traditionnels

 Il renchérit : «Mes grands-parents Mahmoud et Abdelkader Ben Abda étaient des maîtres-nattiers.  Il y a 18 ans, j’ai trouvé que ce métier était en voie de disparition. Des ateliers dans le quartier ont été abandonnés ou transformés en ateliers de cyclistes ou en d’autres commerces. Parallèlement, tous les artisans se sont dispersés ou bien ont changé de métier. Les années 80 étaient des années noires pour les nattiers. A partir des années 90, j’ai fait appel à plusieurs nattiers pour reprendre l’activité et je leur ai offert un partage des gains, soit fifty-fifty (50%).  Mon souci était de conserver cette tradition dans notre quartier  du “Rbat”. J’emploie actuellement 25 artisans-nattiers, tous des retraités dont la moyenne d’âge varie entre 50 et 75 ans. Et nos produits sont exportés dans des pays comme l’Algérie, la France et la Norvège. Et  j’ai même participé à plusieurs salons et foires internationaux où nos produits étaient très appréciés. Par exemple, il m’est arrivé de vendre un couffin en France à 40 euros alors qu’en Tunisie il est vendu à 10dt».

“Le métier du pauvre donne le tapis du pauvre”, dixit nos anciens

 Pour ce qui est de la matière première, M. Ben Abda nous a donné les précisions suivantes : «Je m’approvisionne en alfa des régions de Sidi Bouzid et de Kairouan. Pour ce qui est du jonc, la botte est achetée à 10dt, mais d’habitude on les achète en groupe de 32 bottes (soit 320 dt). Pour les nattes avec motifs, le mètre carré est vendu à 40dt, tandis que pour celles sans motifs, le mètre carré est vendu à 20dt sauf pour les mosquées où le mètre carré est vendu à 15dt. Pour ce qui est des ameublements fabriqués en jonc, les prix varient entre 450 et 600 dt (pour le salon). Concernant la teinture, il y en a deux types : une en provenance de Ksar Helal (le kg à 40dt) et qui se fait de plus en plus rare, tandis que l’autre est importée de Chine (le kg à100dt)... Notre métier est très passionnant, certes, mais à part les mosquées qui achètent les nattes, la demande des produits de jonc ne séduit plus la clientèle tunisienne, mais ça n’empêche pas qu’ils sont très convoités à l’étranger. C’est pour cela que j’ai toujours appelé à la création d’une école de formation à Nabeul pour sauvegarder ce métier et assurer la relève».
Enfin, si les nattes et les produits de sparterie continuent à être vendus au souk du vendredi à Nabeul et sur les autres marchés de Dar Chaâbane et de Hammamet et même à Gabès, tout laisse croire que cette activité risque de disparaître, surtout avec l’avènement des nattes synthétiques fabriquées en Chine. Or, plusieurs oublient que nos nattes sont conseillées par les médecins car elles sont écologiques, non polluantes et antiallergiques. Rappelons que pendant l’hiver les nattes isolent efficacement les tapis des sols froids et humides des maisons non chauffées.

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